« Smart Cities » : un mauvais terme bien commode

Publié le 3 Janvier 2017

 

Personne n’aime le terme « smart cities » dont nous savons tous qu’il provient des grosses boîtes de technologie qui s’en sont servi pour convaincre les villes d’accepter leurs produits en jouant sur le côté attrayant de tout ce qui prétend, grâce à la techno, être « smart », (c’est-à-dire aussi « malin » qu’« intelligent »). Voici pourquoi nous choisissons de le garder.

  • La réticence, voir le rejet du terme, sont fréquents, à juste titre. « Il va sans dire que nous voulons l'intelligence, mais je ne veux pas que ma vie soit réglée par des algorithmes » a fort bien résumé Peter Madden responsable du centre londonien Future Cities Catapult dans une conférence donnée à Barcelone en 2014.
  • Mais la cause est entendue aujourd’hui. Plus personne ne veut d’une ville entièrement commandée par la technologie d’IBM, de Cisco, de Schneider Electric ou de Huawey et dont les données sont gardées ailleurs. Même ces compagnies n’osent plus y prétendre.
  • Les données sont utiles et peuvent se tromper. Comme nous. Nous avons besoin, pour améliorer nos villes, de toutes les intelligences et devons, pour cela, accepter toutes les erreurs en œuvrant pour que les premières se multiplient et les secondes se compensent.
  • S’accrocher à d’autres termes part de bonnes intentions mais relève trop souvent de l’hypocrisie. Elle cache souvent la peur du recours aux technologies de l’information (à ne pas confondre avec ceux qui s’efforcent d’en montrer les limites et les inconvénients à côté des avantages et des ouvertures).
  • Elle est aussi le fait de ceux qui espèrent accrocher leur nom à l’usage d’un autre terme (par exemple : vivables, durables, astucieuses, prochaines, de demain etc.) qu’ils rêvent de voir adopter. Si seulement il s’agissait d’un concept. C’est rarement le cas.
  • « Smart cities » a l’avantage de relever de l’anglais le plus simple, compréhensible dans le monde entier, ce qui permet aux villes où qu’elles se trouvent sur la planète de communiquer sur le sujet et donc d’échanger pratiques heureuses comme échecs chargés d’enseignements.
  • Soyons clairs : non seulement le terme ne nous plaît pas particulièrement, nous croyons même qu’il n’y a pas de « ville intelligente ». Nous nous intéressons aux projets qui les rendent meilleures grâce aux recours à toutes les intelligences. A moins que toutes les villes ne soient intelligentes et qu’il ne s’agisse, comme le dit Jean-Louis Missika, adjoint à la maire de Paris en charge de l’urbanisme, que d’un « pléonasme ». Les humains semblent en effet n’avoir rien fait de plus intelligent que les villes (ni de plus durable d’ailleurs).
  • Nous utilisons le terme dans l’esprit de Pilar Conesa, membre du jury des Prix de l’Innovation Le Monde – Smart Cities. Parlant du dernier Smart City World Expo and Congress qui s’est déroulé à Barcelone en novembre dernier sous le mot d’ordre « Cities for citizens », des villes pour les citoyens, elle a expliqué : « je ne sais pas si dans six ans nous l’utiliserons encore. Je ne sais pas s’il est le meilleur. Mais je sais que c’est un terme commun qui nous a permis de parler et de faire parler de l’innovation urbaine, sociale, de la participation citoyenne, des communs, de tous ces problèmes fondamentaux de nos sociétés. Le débat sur cette question est essentiel ».
  • Cela m’a rappelé un moment vécu dans un tout autre contexte. La scène se passe dans les années quatre-vingt du siècle dernier à Ciudad Guatemala, capitale du pays du même nom. J’interviewais un membre de l’Académie des langues Mayas. « Contrairement à ce que vous dites trop souvent, nous ne sommes pas des Indiens » m’a-t-il déclaré, « nous sommes Mayas. Nous souffrons encore de l’erreur de Christophe Colomb qui a découvert ce continent en croyant que c’était l’Inde ». C’est un peu comme si on parlait de « hottentots », ce peuple d’Afrique Australe qui s’appelle en fait Khoïkhoï, pour désigner Français ou Italiens. « Mais », a-t-il poursuivi, « le terme est commode. Il est utilisé par tout le monde, alors j’ai cessé de m’y opposer. Je tolère qu’on me traite d’Indien et je me bats pour qu’on reconnaisse notre langue et notre culture… Maya ».

En clair, le terme compte moins que les conversations qu’il permet d’avoir, les combats qu’il permet de mener, les actions qu’il permet d’entreprendre.

Nous voulons des villes humaines dans lesquelles il fait bon vivre, des villes qui pratiquent et respectent le développement durable, des villes moins injustes, avec moins d’inégalités, des villes résilientes. Et nous voulons contribuer à ce qu’elles se construisent en ayant recours à toutes les intelligences, toutes les institutions, toutes les entreprises, tous les citoyens qui partagent ce besoin urgent et agissent dans ce sens.

C’est dans cet esprit que nous avons lancé la deuxième année de notre concours dont vous trouverez le règlement ici et ci-dessous…

Une version de ce billet a été publiée sur le site du Monde.fr le 3 janvier 2017.

Photo : Une vision d’intelligence urbaine grâce à l’Internet des objets. National Institute of Standards and Technology des États-Unis [public domain] / Wikimedia common

 

Commenter cet article