Singapour « banc d’essai » de la ville digitale

Publié le 23 Novembre 2016

Singapour « banc d’essai » de la ville digitale

Chapô - Singapour a décidé de se transformer en laboratoire planétaire de la ville totalement digitalisée.

Lancé le 24 novembre 2014 par le premier ministre Lee Hsien Loong le programme Smart Nation organise le recueil et le traitement de toutes les données possibles dans l’intention, officiellement revendiquée, d’offrir des services de qualité aux citoyens.

Pour saisir l’ampleur de cette entreprise systématique il n’est pas mauvais de commencer par le menu, c’est-à-dire par un groupe d’expérimentation baptisé Laboratoire de planification digitale (DPL selon ses initiales en anglais). Les outils généralement utilisés sont compliqués et demandent des compétences qui coûtent cher m’a expliqué le directeur Benjamin Chan Khoon-Loong. Alors le Lab se consacre « à rendre le big data facile à comprendre et à visualiser. Nous permettons à tous les planificateurs de connaître et d’utiliser les données en quelques heures ». Le premier pas consiste donc à former les employés de la ville à une utilisation intelligente des données.

Le big data simplifié

Le DPL a mis au point plusieurs instruments dont la plateforme GEMMA qui permet de dresser des cartes, de modéliser les données et de les analyser en quelques jours. L’application e-Planer regroupe tous les données et peut être utilisée sur un iPad. Elle permet de comprendre l’activité sur les places de parking illégales ou de comparer la population infantile d’un endroit et le nombre de crèches proches pour voir s’il faut en construire d’autres. Il suffit pour cela de regrouper les données démographiques et celles des établissements s’occupant des enfants en bas âge. Toutes les informations sont numérisées. Il n’y a plus qu’à puiser.

Ambitieux, ce laboratoire n’est qu’une petite chose à côté de la Land Transportation Authority (LTA - Autorité pour le transport terrestre). « Ici nous contrôlons tout depuis le point de départ » m’a déclaré Rosina Howe-Teo qui y dirige l’innovation. « Nous gérons les routes, le respect de la loi (enforcement), les bus, les métro, l’infrastructure etc. C’est une lourde responsabilité mais nous sommes en bonne position pour faire (get things done) ». Pour elle, le transport public comprend la marche et le vélo. « Nous suivons l’intégralité du voyage depuis le moment où vous mettez un pied hors de chez vous ».

Les plus de 100% de pénétration des smartphones sont un outil incomparable pour recueillir de telles données, ainsi que le recours massif par les habitants de la carte de paiement sans contact EZ-Link émise par une entreprise dépendante de la LTA. Conçue pour les transports publics elle sert dans certains commerces de détail pour les achats de moins de 100 dollars Singapour (66€), et parfois même de carte d’identité pour écoliers, militaires et seniors.

Sur des écrans géants Rosina Howe-Teo et sont équipe peuvent consulter une carte dynamique qui montre en temps réel l’occupation de chaque rame de métro et de chaque bus, le nombre de personnes qui montent et descendent à chaque station. Les données sont recueillies par des capteurs de densité de foule et par des caméras. Depuis 2012 la police a installé plus de 50.000 de ces dernières dans les immeubles d’habitation. 3.600 ont été installées par l’Agence de l’environnement. Elles ont permis, par exemple, d’attraper un homme qui jetait systématiquement ses mégots de son balcon. Il a reçu une amende de près de 20.000 dollars Singapour (13.000 €).

« Nous considérons que la propriété privée d’une automobile est du gâchis », explique How-Teo. Pour en limiter l’usage (elles sont déjà 1 million) la ville a recours à la dissuasion financière. Tout acheteur doit acquérir un certificat dont le prix varie mais se situe autour de 30.000 Euros minimum. Ce à quoi il faut ajouter les taxes annuelles, le prix à payer chaque jour quand on entre dans une zone à grande circulation… et les parkings.

Mais il ne suffit pas d’interdire et les bus sont le principal recours contre les embouteillages. Ils sont utilisés chaque jour par près de 3 millions de personnes (sur une population de 5,4 millions) … qui ne sont pas toutes contentes. Une campagne d’amélioration a donc été lancée pour donner plus d’espace aux passagers et une connectivité parfaite (Wifi, réseaux de téléphonie cellulaire sans points morts). Sur la suggestion d’un étudiant qui s’endormait toujours avant d’arriver chez lui l’application MyTransport.sg, qui regroupe toutes les infos nécessaires, a même une alerte qui se déclenche juste avant qu’on doive descendre.

Les voitures sans chauffeur sont à l’essai dans un quartier. « Leur développement fait partie de l’économie du partage » précise Rosina Howe-Teo. « Mais pour bien fonctionner celle-ci doit être intégrée au niveau du système et pour cela il faut une grande quantité de données ».

Toucher les gens par les services

Toutes les autorités singapouriennes rencontrées insistent sur le fait qu’elles mettent les gens « au centre » (people centered). Il ne s’agit pas d’authentique participation et cela ne veut pas dire qu’on se préoccupe de leur laisser plus de pouvoir. Du moins se proposent-elles sérieusement de leur offrir des services de qualité. C’est ce qu’explique Jacqueline Poh, la responsable de l’Autorité de développement de l’information et de la communication (Infocom Development Authority) dans une interview à Sidewalk l’entreprise de Google qui se consacre aux villes intelligentes. « L’espoir c’est qu'une connectivité omniprésente et une infrastructure de données étendue peuvent aider un large éventail d'organismes gouvernementaux à offrir de meilleurs services aux citoyens et aux entreprises ». Si nous y arrivons, précise-t-elle « nous aurons réalisé beaucoup de choses intelligentes ».

Le Wall Street Journal voit dans tout cela « l’effort le plus étendu pour réunir des données sur la vie quotidienne jamais tenté dans une ville ». Une expérience dont les succès aspirent à être exportés en Chine et en Inde notamment. Une telle entreprise n’est concevable que dans un pays où la préoccupation pour la protection des données personnelles semble faible alors que la confiance dans le gouvernement paraît élevée et que la démocratisation est encore très timide. Faute d’enquêtes d’opinion sérieuses et indépendantes il est impossible de savoir combien d’habitants se soucient de protection des données concernant leur vie privée et combien acceptent un contrôle continu qui entraîne plus de sécurité. La plupart des Singapouriens interrogés y voient un trait « asiatique » propre à une société essentiellement confucéenne. Ils rappellent – souvent avec le sourire -  que les Européens qui accordent une grande importance au sujet cèdent beaucoup de données à Google, Apple, Facebook et quelques autres en échanges de services moins essentiels que la sécurité urbaine ou la qualité des transports publics.

 

Une version de ce billet a été publiée sur le site du Monde.fr le 23 Novembre 2016.

Photo Wikimedia Commons (Singapore Panorama)

 

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