Villes innovantes : méfions-nous de la police prédictive

Publié le 12 Février 2016

Villes innovantes : méfions-nous de la police prédictive

Prévoir des crimes grâce à des logiciels c’est souvent transformer des innocents en suspects, plus les villes sont denses mieux les piétons y circulent, le vélo est une belle affaire pour les villes… Chaque semaine, Francis Pisani, journaliste et spécialiste des technologies de l’information, commente pour « Le Monde » sa sélection de l’actualité des mutations urbaines.

La police prédictive est une menace sérieuse pour les smart cities. Si se tromper dans l’annonce d’un embouteillage n’a que des conséquences limitées, déclarer quelqu’un suspect peut conduire à de graves injustices. S’appuyer sur des milliards de données plus ou moins aléatoires ne change pas grand chose à l’affaire. La ville de Fresno en Californie dispose d’un système complexe appelé « Beware » (Méfiez vous) qui permet de produire des « notes de menace » (threat scores) concernant un individu, une adresse ou un quartier. Pour faciliter le travail des policiers, ces notes sont colorées en vert, jaune et rouge. Cette « police prédictive » utilise des modèles statistiques pour alerter les autorités sur une zone dans laquelle un crime pourrait avoir lieu et qui est susceptible de le commettre. En clair, la police peut venir chez vous pour vous dire qu’elle vous considère suspect de crime que vous n’avez pas encore commis. Les critiques de telles pratiques estiment qu’elles sont plus faites du recyclage de préjudices raciaux et sociaux que de prédiction du futur.

Plus les villes sont denses mieux on peut s’y déplacer à pied ou en vélo mais ce sont les moyens de transport sur lesquels on a le moins de données. Partant de cet axiome et de ce paradoxe de base, la Banque Mondiale lance des programmes pour étudier l’impact réel de ces types de déplacement. Elle s’intéresse notamment au problème des livraisons et des structures urbaines les mieux adaptées. La création de 400 km de pistes cyclables à Sao Paulo a permis une amélioration des livraisons à vélo dans la mégaville brésilienne. Mais à Sao Puloles 500 coursiers qui pédalent ont, bien qu’ils soient beaucoup moins chers, du mal à faire concurrence aux 200.000 collégues qui sillonnent la ville à moto. Heureusement l’humour ne perd pas ses droits, comme le montrent les actions (voir vidéos) de Peatonito et SuperAndo qui ont pour devise : « Nous sommes tous des piétons »… à ne pas oublier. Mais tout semble dépendre du sens de l’humour des populations cibles (il en faut beaucoup pour accepter un tel terme). Contrairement aux idées reçues, les Mexicains se fâchent beaucoup moins que les Brésiliens lorsqu’ils ot affaire à de tels troubles-habitudes.

Le vélo rapporte. « À l’échelle mondiale, l’augmentation radicale de l’utilisation du vélo en ville ferait économiser 24 000 milliards de dollars à la société » estime un rapport que vient de publier l’Institut pour les politiques de transport et de développement en collaboration avec l’Université de Californie à Davis. Outre les 11% d’émissions de CO en moins d’ici à 2050, le moindre coût pour les municipalités est révélé par la prise en compte de multiples facteurs dont, par exemple, les économies sur la construction de places de parking. Mais de tels bénéfices demandent un travail sérieux depuis la mise en place de pistes cyclables sûres et l’installation de systèmes de partages de bicyclettes type Vélib jusqu'à un vrai changement de culture. « Dans cette optique, fermer l'accès aux voitures dans certaines rues le weekend pour inciter les citadins à apprivoiser le vélo en ville apparaît comme une excellente initiative » affirme un des auteurs de l’étude.

Prédire les itinéraires à bouchons et les voies dégagées est la mission du « Moteur espace/temps ». Le logiciel est développée par Urban Engines, une startup de Los Altos en plein cœur de Silicon Valley qui bénéficie d’un financement de Google Ventures, la société de capital risque de la compagnie bien connue. S’appuyant sur l’omnternet des objets il utilise des capteurs installés dans téléphones mobiles, voitures, lampadaires et mêmes boîtes à ordures dont les données s’ajoutent à d’autres sur la météo et les grands évènements comme matchs sportifs ou concerts. Urban Engines n’est pas, contrairement à ce qu’elle dit, la seule compagnie à fournir ce genre de services (voir Inrix au Colorado, par exemple), mais peu importe, de tels services peuvent contribuer à une plus grande fluidité du trafic dont tout le monde bénéficierait.

Les villes étalées coûtent deux fois plus cher que les urbanisations denses. Le coût des services est multiplié par trois qu’il s’agisse de la santé de l’éducation, de la police ou des pompiers. Ceux qui luttent contre ce concept (le sprawl américain) en vogue dans la deuxième moitié du XXème siècle peuvent maintenant s’appuyer sur des calculs plus précis pour s’opposer aux projets encore trop répandus de villes « totalement insoutenables », « non durables », éphémères donc mais qui martyrisent ceux qui y vivent.

1000 km de chaussées recouvertes de panneaux solairesdevraient être mises en circulation en France d’ici à 2020. La proposition vient du gouvernement qui a décidé de faire appel à la technologie Wattway de l’entreprise Colas. « En associant les techniques de la construction routière avec celles de la production photovoltaïque, la chaussée Wattway fournit de l’électricité, énergie propre et renouvelable, tout en permettant la circulation de tout type de véhicule » dit la société. Un kilomètre d’une telle route, dont le revêtement est une sorte de mille feuilles de couches différentes, peut alimenter en électricité une ville de 5000 habitants. L’ensemble du programme, s’il est effectivement mis en place pourrait donc alimenter 5 millions de personnes.

Piste de lecture - Je ne l’ai pas (encore) lu mais Dream Cities de Wade Graham me semble un livre intéressant pour tous ceux qui s’interrogent sur l’évolution de nos villes. Historien et paysagiste l’auteur nous invite à jeter un regard frais sur ces modèles qui structurent nos horizons urbains mais que nous ne voyons plus : des centres commerciaux jusqu’aux monuments en passant par les gratte-ciels bourrés de logements. Trop rares sont les architectes et urbanistes qui comprennent la complexité des relations économiques, sociales et culturelles et qui s’en préoccupent. Et trop nombreux ceux qui se contentent d’une pensée rationnelle, c’est à dire trop souvent linéaire dont la simplicité fascine brièvement alors que l’impact se fait sentir pendant des décennies, le temps que durent pierres et ciment. J’en attends une sorte de Lego inversé dont l’auteur nous apprendrait à déconstruire chacune des briques pour mieux comprendre les limites de l’ensemble.

La chambre de Van Gogh est à louer et vous pouvez y dormir. Une réplique parfaite de cette célèbre pièce de la Maison Jaune d’Arles est disponible jusqu’au 10 mai. Réalisée dans le cadre de la première présentation simultanée des trois versions du fameux tableau de l’artiste par l’Art Institute de Chicago elle peut être louée pour 10 dollars US la nuit sur AirBnB. Vous pouvez y dormir à deux… en vous serrant un petit peu.

Photo Pixabay

Une version de ce billet a été publiée le 12 février 2016 sur le site du Monde.fr.

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