Contre les villes nouvelles

Publié le 5 Février 2016

Contre les villes nouvelles

Les villes nouvelles sont inévitables. Il suffit de regarder les besoins en Inde, en Chine et en Afrique pour s’en rendre compte. La population mondiale n’a pas fini de croître et les ruraux continuent à être attirés par les villes, quelque soit le coût de l’installation. Celles qu’on développe aujourd’hui sont tout sauf réjouissantes.

La réponse la plus courante au besoin d’urbanisation est, aujourd’hui, le bidonville. L’autre solution consiste à créer des villes nouvelles pour les mieux recevoir. En théorie… parce qu’en fait ces nouvelles bâtardes issues des relations entre promoteurs immobiliers gourmands et ingénieurs coupés du monde ont bien du mal à se trouver une identité, attirer des nouveaux venus, prendre vie.

Adam Greenfield est connu pour son pamphlet Against the smart city (Contre la ville intelligente). Il s’en prend maintenant aux villes nouvelles en les accusant d’être tout sauf des villes pour la simple raison qu’elles ne tiennent jamais compte des réalités sociales, politiques et culturelles locales.

Le ton est agressif mais le réquisitoire solide. Il repose sur des exemples réels pris en Afrique, en Inde et en Chine.

Les villes nouvelles africaines « sont une longue litanie de villes créées par le secteur privé qui étoilent le continent africain depuis les développements de Nairobi que sont la Konza Techno City et Tatu City à Appolonia et Hope City au Ghana jusqu’au projet Eko Atlantic de Lagos (" le meilleur espace mmobilier de valeur en Afrique de l'Ouest ") ». On y privilégie l’acier, l’aluminium et le verre symboles de modernité. Sans oublier de faire figurer le préfixe « Silicon » aussi souvent que possible comme dans Silicon Savannah (pour Konza, entre autres).

Greenfield remarque que la conception de tels projets est souvent le fait d’entreprises étrangères au continent, rarement familières avec ses cultures. A côté des grands cabinets américains il faut faire une place aux Chinois qui dominent aujourd’hui le marché y compris avec leur modèle involontaire de villes fantômes, construites à toute vitesse et jamais habitées, comme celle de Kilamba en Angola conçue pourtant pour héberger 500.000 personnes.

Les 100 villes intelligentes lancées par Modi en Inde sont tout aussi problématiques. « Ici aussi, nous avons affaire à une stratégie de distribution de la population dans un essaim de villes satellites flambant neuves, construites sur des terres bon marché ; ici aussi la conception est presque entièrement au main d’une classe d’experts étrangers ».

Les Chinois innovent en la matière plus qu’on ne croire mais d’une façon plutôt inquiétante. Ainsi l’énorme Jing-Jin-Ji qui, par l’intégration de Beijing, de Tianjin etainsi que de leurs provinces, regroupe 130 Millions d’habitants (soit, environ, la France plus la Grande Bretagne) est « clairement quelque chose de nouveau sur terre ». Elle devrait « nous aider à élargir notre conception de ce qu'est une ville et peut être, de la forme que l’habitat urbain peut prendre ».

Dernier exemple, le campement pour réfugiés de Dadaab au Kenya, doit être approché comme un cas incontestable de ville nouvelle. Il abrite plus de 300.000 habitants. Conçu pour être transitoire il ne donne aucun signe de devoir disparaître.

Conclusion de Greenfield : « Ces nouvelles villes - ou plus précisément, ces nouvelles agglomérations - montrent comment les ensembles complexes de terres peuvent devenir complètement urbanisés sans jamais vraiment acquérir le caractère d'une ville ». Nous avons donc deux modèles de villes nouvelles pour le XXIe siècle : « les bâtiments sans les gens, ou les gens sans les bâtiments ».

Photo Tony KARUMBA / AFP (Le campement de Dadaab, au Kenya, a vu le jour au début des années 1990, et n'a jamais disparu depuis. Au contraire, il s'est agrandi, et s'apparente aujourd'hui à une ville en soi.)

Une version de ce billet a été publiée le 5 février 2016 sur le site du Monde.fr.

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