Comment créer des villes de génies

Publié le 2 Février 2016

Comment créer des villes de génies

Comment susciter des espaces créatifs, des villes où les gens de talent se réunissent d’une telle façon qu’ils produisent des idées capables de changer le monde et/ou de faire fortune ? Il n’y a pas de potion magique, mais un livre tout récent nous propose quelques pistes fascinantes.

Athènes, Hangzhou (célébrée par Marco Polo), Florence, Edinburgh, Calcutta, Vienne, et Silicon Valley sont les sept villes (bien réparties dans le temps comme dans l’espace) dont se sert Eric Weiner pour nous aider à mieux comprendre les conditions permettant aux génies d’émerger et de prospérer.

Publié (en anglais) le 5 janvier The Geography of Genius: A Search for the World's Most Creative Places from Ancient Athens to Silicon Valley étudie les « genius clusters », les grappes de génies, les endroits où ils se concentrent, où on les trouve en grande quantité, dans des proportions statistiquement anormales en sciences, musique, littérature, arts visuels et philosophie.

Premier point qui peut surprendre, « les idées vraiment grandes ne semblent pas possibles dans des endroits où tout le monde est d'accord » remarque Joshua Kim dans sa critique du livre. Cela va souvent de paire avec le fait que les villes productrices de génies ont pour caractéristique d’offrir des espaces de discussion et de confrontations après avoir connu des moments difficiles. C’est le cas, par exemple, de l’Athènes de Socrate et de Platon après les guerres Médiques ou de la Florence de la Renaissance après la grande peste.

Le Christian Science Monitor souligne que les « ingrédients essentiels […] semblent être le chaos, l'incertitude, un certain niveau de difficultés, de saleté et de grincements de dents ». Pour Weiner, l’adversité engendre inspiration et créativité.

Mais aucun maire, aucune autorité, ne va vouloir créer de telles conditions pour voir sa ville prospérer. Alors, que faire ?

C’est là que la réflexion devient passionnante. Wiener insiste sur le fait qu’on peut réunir les conditions sans jamais être certain du résultat. Réunies sous le nom des « Trois D », celles qui lui importent le plus sont « désordre, diversité et discernement ». La première permet de créer la rupture, la seconde est indispensable pour connecter des points d’où sortira l’étincelle de génie et la troisième, la plus importante selon lui, consiste à savoir, parmi le foisonnement d’idées, jeter les mauvaises.

Dans mes voyages en quête des conditions de l’innovation dans le monde (voir mon blog Winch5 sur le site du Monde.fr), j’ai pu constater que partout où on voit fleurir la créativité, on retrouve deux éléments fondamentaux : des espaces ouverts et de multiples diversités (ethniques, culturelles, générationnelles, de genre, etc).

Ouvertures et diversités, donc tensions (mais aussi frictions, frottements voir collisions comme le souligne Tony Hsieh fondateur de Zappos). Et comme pour bien montrer que ces conditions n’ont rien d’idyllique, Weiner insiste sur le fait qu’en ce type d’endroits on n’hésite jamais à voler pour mieux réassembler. Platon a pu dire que « les athéniens améliorent ce qu’ils empruntent ». Picasso a reconnu que « les bons artistes empruntent, les génies volent » et Steve Jobs, qui s’y connaissait en la matière, de préciser « nous n’avons jamais eu honte de voler les excellentes idées » nous rappelle Ubergizmo.

Difficile donc de créer des espaces de production de génies mais on peut toujours envisager de réunir les conditions qui leur permettent d’éclore. C’est ce qu’a compris le musicien Brian Eno quand il oppose la notion de génie individuel – genius en anglais – à celle de génie collectif qu’il appelle « scenius » parce qu’il a toujours besoin d’un, espace, d’une scène pour s’épanouir. Aucun ne semble plus favorable que la ville.

A vous, mesdames et messieurs les maires, de bien comprendre que vos villes réussiront d’autant mieux qu’elles seront plus ouvertes et plus diverses. N’oubliez pas non plus qu’elles ne durent jamais : entre « une vingtaine d’années, un siècle au maximum » estime Weiner. Superbe paradoxe : les villes de génies ne peuvent avoir de chances de réussir que si elles sont animées avec humilité.

Photo Wikimedia (Hangzhou, image d'un illustrateur français réalisée en 1412)

Une version de ce billet a été publiée le 2 février 2016 sur le site du Monde.fr.

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