Vivons-nous vraiment dans des villes ?

Publié le 9 Septembre 2015

Vivons-nous vraiment dans des villes ?

L’urbanisation de la majorité de la population mondiale ne fait aucun doute mais l’affirmation selon laquelle nous vivons dans des villes est moins évidente qu’il semble au premier abord. Soyons clairs : nous vivons dans des espaces denses où le béton, la brique et la pierre l’emportent sur les arbres, les champs et les fleurs. Mais il me semble important de s’interroger sur la réalité de ces territoires délimités, dotés d’une personnalité juridique et politique que l’on appelle Bordeaux, Barcelone, Berlin, Boston ou Beijing, entre autres.

A quoi fait-on allusion quand on dit « je vis à Paris ? » ou « Paris est en train de devenir une ville intelligente ? » Réponse simple : on parle, pour simplifier, de ce qui se trouve à l’intérieur du boulevard Périphérique, du territoire placé sous la responsabilité, l’autorité de la Mairie de Paris.

Or cette affirmation est inadéquate pour plus d’une raison.

La première est qu’un très grand nombre de ceux qui se disent, voir se sentent parisiens logent hors les murs, ou en sortent pour travailler. La réalité de nos échanges, des flux, de nos besoins se résolvent au niveau de l’agglomération plutôt que de la ville elle-même, de la municipalité. Nous essayons d’y répondre avec les regroupements de communes, les créations comme le Grand Paris, mais, quelle que soit sa taille, l’ensemble juridique affirmé est toujours en retard d’un métro, d’une nouvelle banlieue et, dans trop de villes du monde, d’un bidonville non autorisé. Le statut est toujours en retard sur la réalité. Surtout à une époque où l’urbanisation s’accélère.

Et ça n’est pas tout. Quelle que soit la taille de l’agglomération, notre vie a souvent plus de sens à l’échelle du dessous, qu’il s’agisse de l’arrondissement, du quartier voir même de la rue ou du pâté de maison.

C’est pour cette raison que je mets en question l’affirmation selon laquelle nous vivons dans des villes, approchées au niveau des municipalités.

Indice venu d’ailleurs, les Chinois en sont à reconnaître la réalité (et à lui donner un statut juridique) des méga-villes dans lesquelles on circule avec des trains à grande vitesse (des sortes de TGV). Elles peuvent varier en taille d’une vingtaine de millions d’habitants à près de 120 millions.

Ce raisonnement m’a poussé á déclarer de façon volontairement provocante « personne ne vit dans des villes » lors d’un débat organisé par le Forum International Living in a Living City présidé par Carlos Moreno et l’INTA (Association Internationale du Développement Urbain) dans le cadre de la conférence Cities For Life qui s’est tenue à Medellín en Colombie les 31 août et 1er septembre dernier.

Il s’en est suivi une conversation passionnante au cours de laquelle Pilar Conesa, co-responsable du Smart City Expo World Congress a rappelé (à juste titre, faut-il le préciser ?) qu’il « faut tenir compte des réalités, c’est à dire des villes et de leurs compétences ». Ce sont bien les municipalités qui gèrent l’essentiel de nos vies locales et délivrent une bonne partie des autorisations dont nous avons besoin.

Antoni Gutiérrez-Rubi, fondateur d’Apps4Citizens.org, initiative pour faciliter l’engagement social et politique, a souligné pour sa part que la crise générale des institutions n’épargne ni les compétences (jamais satisfaisantes) ni les territoires (qui ne sont pas que physiques). C’est pourquoi « nous ne pouvons pas nous en tenir seulement aux institutions légitimisées », c’est-à-dire, en l’occurrence aux municipalités.

Parmi les multiples implications d’une telle approche il est une qui peut nous être très utile quand on s’intéresse aux « villes intelligentes ». Si l’on accepte le raisonnement, aucune municipalité ne correspondant – quelques soient ses compétences – aux réalités de la vie urbaine, aucune d’entre elles ne peut être décrétée intelligente. Ceci ne veut pas dire que nous avons un autre découpage administratif à leur opposer. La seule solution, dans un tel contexte, est de s’intéresser aux projets et aux programmes mis en œuvre pour contribuer à rendre les espaces urbains plus intelligents, mais aussi, toujours, plus humains et mieux connectés… Un autre débat. Les projets, pas les villes… dont la réalité est discutable.

Photo Pixabay

Cet article a été publié par La Tribune le 9 septembre 2015.

Commenter cet article