Espaces-temps ou la vraie intelligence des villes

Publié le 17 Mars 2015

Espaces-temps ou la vraie intelligence des villes

La phase critique des pics horaires des transports en commun (on appelle ça l'hyperpointe) dure rarement plus d'une quinzaine de minutes. Elle risque pourtant d'entraîner de grosses dépenses comme l'achat de rames de métro supplémentaires qui doivent ensuite tourner presque à vide. C'est ce qui se serait passé à Rennes en 2012-2013 si la municipalité n'avait pas eu recours en parallèle à des masses de données et à la concertation citoyenne, à datapolis ET à participolis.

Ceci grâce à un service dont le nom paraît sorti de l'univers de Harry Potter : "Le bureau des temps" (BT). On n'en trouve que dans une poignée de villes françaises (25). Et pourtant son fonctionnement aide à comprendre comment puiser dans la vraie intelligence des villes.

Tout a commencé en 2002 avec Parendom, un effort pour équilibrer les temps des hommes et des femmes, pour aider à "mieux articuler la vie familiale et la vie professionnelle" m'a expliqué Evelyne Reeves, responsable du BT de Rennes. Il s'agissait surtout de crèches et de gardes d'enfants à domicile en cas d'urgence.

Le deuxième pas s'est attaqué à la gestion du temps à la carte. "De plus en plus de gens disposent de temps non-contraints réduits," estime Reeves. Une heure en milieu de journée, par exemple, entre deux rendez-vous. L'idée consistait à leur proposer, en temps réel, des activités dans le quartier dans lequel ils se trouvaient. Le programme s'appelait TicTac. L'affaire n'a pas prospéré "car nous n'avons pas trouvé le bon format" dit Reeves. Mais Ouest-France a repris certaines des données pour ses propres services et un ancien stagiaire du BT s'en est inspiré pour développer, sur la même idée, le site Les-Horaires.fr.

Le gros morceau, le travail sur les flux, a démarré en 2006 avec l'apparition de risques d'engorgement sur la ligne de métro. Unn pic de 14 minutes exactement vers 8h du matin paralysait certaines sorties et pouvait entraîner l'achat de nouvelles rames.

S'appuyant sur les données de Keolis le BT est allé voir, un par un, les principaux "producteurs de temps", les entités qui font bouger beaucoup de monde aux mêmes heures (universités, hôpitaux, administrations, grosses entreprises). "Elles ont commencé par nous dire que c'était notre problème. Ce à quoi nous leur avons montré que c'était aussi le leur en leur expliquant que le prix du ticket de métro ne couvrant qu'un tiers du coût réel, toute dépense supplémentaire aurait des répercussions". Il a fallu beaucoup de réunions et de patience pour faire se rejoindre les points de vue et envisager une action commune.

Le dialogue a révélé que ces institutions connaissaient mal les mobilisations qu'impliquaient leurs horaires, le nombre de passagers réellement concernés. Mais le plus compliqué tenait sans doute au fait que changer le rythme d'un seul acteur important pouvait bouleverser tous les équilibres. Il fallut donc beaucoup d'essais et trois scénarios pour trouver le bon. "Il faut du temps pour travailler sur le temps" sourit Evelyne Reeves.

Deux éléments clés ont permis de réussir. Dans la phase de négociation le fait que le BT était un "tiers neutre" entre producteurs de temps et transports publics mis en relation. Puis, à mesure que le programme se mettait en place, la possibilité de valider les résultats. Le BT a en effet étudié une semaine test sur trois ans d'affilée pour faire la preuve de l'efficacité de son programme. "D'autres ont fait des choses semblables ailleurs mais n'ont jamais été capables de faire la preuve de l'impact de leur action" explique Reeves.

Une des activités essentielles du BT consiste, en fait, à dresser "la cartographie des temps" à connecter espaces et temps dans une même dynamique. Cela fait inéluctablement penser au "chronotope" dont le Russe Mikhaïl Bakhtine nous a montré qu'il sous-tend tout récit. Le Bureau des temps apparaît ainsi comme une façon de structurer l'histoire d'une communauté urbaine. C'est possible quand elle travaille conjointement sur ses espaces et sur les multiples flux qui matérialisent les temps de ses habitants.

Photo Google

Cet article a été publié par La Tribune le 17 mars 2015.

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