Bousculer l’éducation avec Apple et Ikea comme modèles

Publié le 2 Septembre 2013

Une des idées les plus folles écoutées au cours de mes tours du monde m’a été présentée par Yuri Lifshits, jeune russe de 29 ans qui fait la navette entre San Francisco et Saint Petersbourg où il a co-fondé ZonaSpace.ru, un espace de co-working logé dans une ancienne usine à pain. Elle m’a plu en ce qu’elle illustre mieux que beaucoup d’autres qu’un gamin peut rêver de projets délirants et s’y attaquer. La mise en œuvre oblige presque toujours à d’importantes modifications, mais le premier pas est aussi un tremplin vers d’autres réalisations.

Ce ZonaSpace, qui existe toujours, est d'abord un coworking classique : des bureaux, un endroit pour retrouver des gens différents, avoir des échanges utiles. C’est aussi un accélérateur « horizontal », de pair à pair, pour entreprises naissantes. C’est une "fraternité de startups", plutôt sociales qui se donnent des conseils mutuels.

Ce petit bonhomme au regard angélique était déjà passé par Yahoo et la Silicon Valley mais m’a dit trouver la vie sociale de Saint Petersburg « plus vibrante et plus diverse ». Il faut dire que son projet avait besoin du vent des steppes. Il s’était mis en tête, tout simplement, de créer un "Ikea de l'éducation", un réseau de 300 campus de par le monde dans lequel chacun pourrait monter ses cours selon ses besoins.

Les meilleurs enseignements sont librement accessibles online, m’a-t-il expliqué. Coursera, l'initiative de deux profs de Stanford est un succès et les MOOCs (Massive Open Online Courses) sont à la mode.

C’est génial pour tous ceux qui n’ont accès ni à MIT, ni à Yale, ni a Harvard, ni à aucune des meilleures universités de la planète. Mais cet accès à la connaissance ne donne pas l’interactivité qu’on trouve dans les cours traditionnels : les conversations, les rencontres, tout ce qui fait que les compagnons d’étude jouent un grand rôle dans la vie et que les associations d’alumni sont la meilleure porte d’entrée dans la vie professionnelle.

Son idée consistait donc à louer pas cher des bâtiments à la périphérie des villes. Il y fournirait l’accès au contenu par du très haut débit et créerait ainsi ces zones d’interactivité qui manquent au MOOCs.

Et le business model dans tout ça ? Élémentaire mon cher Christensen : dans la cafeteria. C’est en vendant boissons, sandwichs et salades aux gens venus se former et avides de conversations qu’il avait l’intention de faire de l’argent.

Quand je l’ai vu il n’avait pas le moindre sou. Son idée avait tout l’air délirante mais elle illustrait mieux que beaucoup d’autres les opportunités, souvent paradoxales, que nous offre le digital à condition d'entreprendre. Mais, pour astucieuse que l’idée puisse paraître, il était difficile de payer à coup de tasses de café ou de thé les lourds investissements à faire pour financer l’installation des locaux et faire tourner l’ensemble.

Le 1er septembre 2013 j’ai eu un nouvel échange de mails avec Yuri d’où il ressort qu’il a « pivoté » comme on dit dans l’argot des startups. Il a changé sinon son fusil d’épaule, du moins les moyens mis en œuvre pour parvenir à ses fins.

Il a lancé une boîte à San Francisco baptisée Blended Labs et fait l’aller et retour entre la Californie et la Russie. La compagnie propose des programmes d’éducation et EarlyDays, la première expérience, a eu lieu en avril dans 22 villes russes. Les programmes « combinent des logiciels et du contenu online fournis par nous » et « des professeurs, des sessions pratiques et des groupes d’études locaux. »

Yuri ne semble pas avoir renoncé à son idée de bousculer les systèmes traditionnels d’éducation tout en essayant de faire fortune mais reste discret aujourd’hui sur le business model exact de sa nouvelle entreprise. Déjà lors de notre rencontre en juillet 2012 il insistait sur le fait qu'Apple a commencé par vendre des ordinateurs avant de se reconvertir dans la musique en ligne et les téléphones intelligents. L’essentiel est de commencer, tester, ajuster, transformer et poursuivre.

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