Jokkolabs, tisseur de liens entre les Africains

Publié le 30 Mai 2012

Article publié dans le supplément Science&Techno du Monde daté du 10 décembre 2011

Sénégalais, libanais et français Karim Sy est une preuve de plus que les mélanges de races et de cultures sont fertiles. Informaticien (études à Montréal), il a lancé sa première entreprise à 19 ans. Vingt ans plus tard, il dirige Jokkolabs.net un de ces curieux espaces d'où pourrait fort bien naître une partie essentielle de l'Afrique de demain… celle-là même dont The Economist vient de déclarer qu'elle est le continent qui monte. Jokkolabs est un espace de travail collaboratif (coworking). Il y en a près de 800 dans le monde dont 16 en Afrique. Un "coworking visa" permet aux membres de 200 d'entre eux de travailler librement chez les uns ou chez les autres. "Nous nous insérons dans l'économie contributive," m'a expliqué Sy dans un restaurant de poissons battu par les vents au bord de l'Océan. "Un modèle un peu idéaliste mais qui permet d'être en même temps dans le global et dans le local." Il s'inspire des plus belles traditions africaines comme "Ubuntu", l'interdépendance chère à Desmond Tutu, et de l'esprit Open Source avec un pari clair en faveur des technologies de l'information et la volonté "de trouver des solutions d'avenir par l'usage des possibilités" qu'elles offrent. Jokkolabs se définit comme un action tank… un lieu d'action tout autant que de pensée. "Un centre d'innovations technologiques et sociales qui travaille aussi au développement de l'individu, un think tank qui ne repose pas sur des experts, mais sur l'expérience des personnes ". Karim Sy croit "à l'entrepreneur connecté avec conscience de son interconnexion et une réelle sensibilité au durable." Le discours est tellement sympathique qu'on a le réflexe d'être sceptique. Mais, notamment en Afrique, de tels lieux de rencontres sont indispensables. Mais il faut distinguer les espaces de coworking des incubateurs, préférés des institutions et des investisseurs qui peuvent y financer le développement de startups. Dans les uns comme dans les autres on trouve des facilités techniques et la possibilité de rencontrer des pairs. Mais dans les incubateurs que j'ai vu, chaque entreprise a son bureau où elle s'enferme pour développer en secret son projet. Les espaces communs sont utilisés pour réseauter lors d'évènements spéciaux. "Le réseau est fait de liens faibles," rappelle Karim Sy. "Ça ne suffit pas. Il faut les transformer en liens forts. Mon rôle est de sentir la disposition des candidats pour encourager l'éclosion de la communauté." C'est la partie de la recette Silicon Valley qu'on ne peut pas récréer institutionnellement. L'argent et les cerveaux peuvent être plus ou moins facilement réunis, mais comment faire pour que les individus tissent des liens de façon informelle et donc forte? Le besoin, en tous cas, s'est manifesté tout naturellement lors d'une réunion à bâtons rompus organisée par Karim Sy avec une quinzaine de blogueurs dans les locaux de Jokkolabs. Un développeur avait fait état de ses inquiétudes économiques, de sa volonté d'entreprendre: "Il faut vivre en fonction des potentiels du marché. Si nous n'avons n'a pas de motivation, ça ne marche pas." La plupart des présents sont vraiment favorables à l'entreprise. Mais "Il faut aussi qu'il s'intéresse à ce qui se passe autour de lui" a répondu Soukaye Dieng, une sage femme en boubou blanc immaculé qui lutte pour l'accès aux données démographiques qui permettrait à la société civile de participer à la mise en oeuvre de meilleures politiques de natalité et de santé. "Il faut donc, estime-t-elle, "améliorer les relations entre développeurs et communautés [comme la sienne] créer la connexion entre les deux et les amener à travailler ensemble."

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