JOURNAL – Winch5 a un an

Publié le 28 Janvier 2012

Épisode précédent: JOURNAL – Pourquoi j’ai quitté San Francisco
Le projet Winch5 est né il y a un an exactement: fin janvier 2011. Après quelques mois de désertion, j'étais rentré à Berkeley pour retrouver ma future ex-femme et ma fille Yara.
Généreuse, sa maman était partie pour le week-end et, comme chaque fois que nous en avons l'occasion, nous sommes allés dîner au Kirala, un restaurant japonais qui nous fascine tous les deux. Elle prend toujours du sushi de saumon qu'elle savoure à petites lampées comme il s'agissait d'un hydromel sacré et moi un crabe à carapace molle et de la morue noire marinée dans du miso. Chaque fois nous essayons un saké différent. Leur cave est très variée et comme nous ne nous rappelons pas ce que nous avons essayé la fois d'avant je me demande parfois si nous ne tournons pas en rond… avant même de boire.
Depuis longtemps j'ai pris l'habitude d'écouter ce que me disent mes enfants. Réaction évidente contre les pratiques de mon père. Et pour cela, je partage avec eux la partie de mes problèmes qui peuvent les intéresser, les concerner. Ça nous met sur un pied d'égalité. Ils ne sont pas les seuls à se confier. Je ne suis pas le seul à donner des conseils.
Emilia m'anime en faisant. J'admire la façon dont elle est retournée au Mexique où elle est née pour jauger l'exacte profondeur de ses racines, la tranquillité avec laquelle elle y a affronté un séquestre éclair et deux vols (dont un à main armée) puis son sourire quand elle s'est lancée dans de nouvelles études à Madrid, une ville dont elle parle la langue (avec l'accent de son pays natal) mais dont elle ignorait tout. Première étape européenne.
Chacun des trois a quelque chose à m'apprendre. C'est ainsi que j'ai recommencé au début des années quatre vingt dix à relire Deleuze que j'avais déjà rencontré après l'un de ses cours à Vincennes parce que Fabien, mon fils aîné, et ses copains cubains étaient en train de le décortiquer avec une stimulante passion anti totalitaire. C'est encore lui d'ailleurs, mais c'est l'aîné, qui m'a suggéré de raconter plus directement les circonstances personnelles m'ayant poussé à entreprendre ce tour du monde et les échos que cela réveille avec ma vie d'antan.
Revenons au Kirala. Bien que toute en douceur et en accords, la séparation d'avec sa mère me laissait dans un grand vide qui explique sans doute ma difficulté à revenir à Berkeley où je dinais donc un soir de janvier 2011 avec Yara. J'étais rentré en Europe mais découvrait avec une certaine horreur que tout mon modèle économique s'effondrait. J'avais vécu pendant trente ans de la rareté – n'oublions pas le vieux principe économique de base devenu adage populaire - dans laquelle baigne tout correspondant à l'étranger ne se trouvant pas sur les sentiers les plus battus mais près desquels il se passe quelque chose qui vaut la peine d'être raconté. Quant au fond de mon travail j'étais plongé depuis de nombreux mois dans un rejet de la couverture traditionnelle des technologies de l'information – trop de pub, trop orientée gadgets, trop conçue pour les seuls convaincus - et ne parvenais pas à m'inventer une nouvelle virginité, à me découvrir une nouvelle passion, une nouvelle fraicheur. Le déjà vu m'asphyxiait.
Bref, j'avais fait le saut du retour à Paris et j'en étais plutôt content mais je ne savais pas quoi en faire. C'est alors qu'elle m'a dit avec un sourire, une tendresse et une illusion que je n'oublierai jamais: "Tu devrais partir un an sur une plage mexicaine et écrire le roman de ta vie."
Grand sourire suffisant et ravi du père. Elle est convaincue que j'ai quelque chose à dire (et rêvait alors elle-même de passer une année à se dorer les fesses au soleil).
"Impossible" lui ai-je répondu sans réfléchir longtemps. "Si je fais ça je disparais complètement. Ça fait déjà plusieurs mois que j'écris peu sur mon blog. Je n'ai plus beaucoup de contrats. Et personne ne me dit qu'un tel livre, même si je l'écrivais, me permettrait de refaire surface. Autant dire que si je pars un an sur une plage dorée, je meurs". Comme quoi mon sens de la formule journalistique peut être assez con.
Toutes les nuits ne sont pas comme ça, heureusement, mais celle qui a suivi m'a vraiment porté le conseil d'où est né Winch5.
Je vous en dis plus demain.
[Photo Flickr Nationaal Archief]

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