Égypte : quand la révolution sort de la bouche des enfants

Publié le 28 Octobre 2011


"Nourrissez-nous"

Le Caire - Personne (sauf les activistes qui la préparaient) n'avait vu venir la révolution égyptienne et pourtant… ils auraient pu s'en faire une idée assez précise en regardant ce qui se passait dans un camp d'été pour enfants arabes de 12 à 15 ans qui s'est tenu en août 2010 à Ismaïlia, à 150 km du Caire. Venus pour apprendre à s'exprimer, ils ont tout naturellement pris le pouvoir. Pour une histoire de bonbons.

Ces 70 gamins de huit pays (Yémen, Maroc, Tunisie, Égypte, Palestine, Jordanie, Liban, Syrie et Irak) étaient venus pour apprendre à dire ce qu'ils avaient sur le cœur par tous les moyens possibles (films, musique, dessins, blogs, affiches etc.). On attendait des poèmes, des chansons, des vidéos… mais au bout de cinq jours à peine, ils ont manifesté leur envie de sucreries… non prévues par les organisateurs… (ou non acceptées j'ai oublié de poser la question).

N'obtenant pas de réponse ils ont décidé de s'organiser, et pas n'importe comment. Les plus actifs ont rédigé un manifeste, ameutés leurs semblables au son du tambour, occupé la radio et sélectionné quelqu'un pour négocier avec les organisateurs.  "Sans le montrer, nous étions ravis" raconte Ranwa Yehia, la directrice de ArabDigitalExpression.com. Elle était aussi surprise.

Ranwa a le journalisme dans les tripes : "c'est ce que j'aime et c'est ce qui m'a faite telle que je suis", m'a-t-elle raconté dans son appartement du quartier Zamalek au centre du Caire. "Mais j'ai renoncé en 2005 quand je me suis rendue compte que les médias traditionnels, c'est de la merde."

C'est en discutant avec son mari informaticien, Ali Shaath, qu'ils ont eu l'idée de se consacrer à l'expression digitale des enfants arabes. Les premiers se sont retrouvés pendant l'été 2007.

[Photo du voyage de 2007]

En 2009 ils ont protesté (déjà contre l'absence de bonbons et autre Coca) sans oser se lancer. Mais les temps changent et, en 2010, ils ont pris le pouvoir à l'intérieur du camp. Plus étonnant encore, quand une poignée "d'anciens" ayant participé l'année d'avant ont voulu recommencer de façon arbitraire en 2011, la majorité les a envoyé promener. "Il n'y a pas de consensus," leur ont-ils dit. "Faites des tracts. Vous devez nous convaincre." Belle maturité. Il faut dire qu'ils avaient [MaJ: eux-mêmes] posé les règles dès leur arrivée: "Nous n'accepterons rien de moins que la liberté absolue." Dans tous les cas, constate Ranwa, "leurs slogans sont souvent inspirés des pays d'où ils viennent".

Le secret de cette étonnante réussite tient en partie à trois règles rigoureusement appliquées par Ranwa et Ali: la proportion des garçons et des filles doit être équilibrée; les différences de condition sociale sont réduites au minimum (tout le monde a le même t-shirt, au début en tous cas); mais surtout, "quand ils découvrent que nous les traitons comme des égaux ça leur donne une extraordinaire confiance en eux (it is amazingly empowering for them)". [MaJ: l'organisation fonctionne largement grâce à des donations de différentes fondations. Les frais, y compris le voyage sont pris en charge pour 60% des enfants. 25% payent une partie,  le reste étant pris en charge par des entreprises et des donneurs individuels. 15% payent l'inscription qui est de 1250USD]

"Nos revendications"

[Photo du voyage de 2010]

Détail incroyable, les gamins de 2010 avaient même tweeté leur révolte au reste du monde… qui ne s'est rendu compte de rien. Mais pour Ranwa comme pour Ali cela ne fait aucun doute: "après le 25 janvier [date de la première grande manifestation anti Moubarak qui devait conduire à sa chute le 11 février], nous avons compris rétrospectivement que cette révolte de 2010 était un symbole annonciateur."

"En 2009 ils avaient demandé. En 2010 ils ont pris ce qu'ils considéraient comme leur droit. Ils avaient cessé de croire que les choses changeraient d'elles-mêmes. C'est très semblable a ce qui s'est passé cette année dans le monde arabe."

[Podcast sur le camp de vacances sur l'Atelier des médias de RFI avec, en prime, des éléments sur le "making of" de ce périple…]

[Illustration : profil LinkedIn de Ranwa Yehia et photos de ArabDigitalExpression.com]

 

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