Le web n'est pas mort, l'internet ne va pas bien/2

Publié le 9 Octobre 2010

zittrain-cover.1286562101.jpg L’une des ambigüités de la position d’Anderson (annonçant la mort du web comme je l'ai montré hier) est de célébrer l’avènement des applications alors même qu’elles mettent en danger ce qu’il prétend célébrer: l’internet. N’oublions pas le sous titre de son article… "Vive l'internet!"La clé du débat de fond, absente de l’article, se trouve dans un livre fascinant de Jonathan Zittrain: The Future of the Internet and How to Stop It . Le cœur de sa thèse peut se résumer ainsi: la dimension simultanément chaotique et ouverte qui a permis le succès de l’internet… pourrait fort bien être la cause de son effondrement. Elle inquiète bon nombre d’usagers alors qu’un nombre croissant d’entreprises promettent la sécurité dans des espaces qu’elles contrôlent.

Zittrain n’hésite pas à qualifier de «contre-révolution» le double danger représenté par les applications, type iTunes, et la centralisation, type Facebook. Il estime qu’elle «pourrait éloigner les utilisateurs communs de l’internet générateur d’innovations et de perturbations et les pousser vers un réseau d’appareils qui comprend certaines des fonctionnalités les plus puissantes de l’internet actuel mais qui, dans une large mesure, limitent sa capacité d’innovation.»

Le concept clé du livre est la notion de «generativity» qu’il définit comme: «la capacité d’un système d’entraîner des changements non anticipés [par ses créateurs] grâce à des contributions non filtrées en provenance d’audiences larges et variées.» Les caractéristiques qui «invitent» à de tels apports sont aussi bien d’ordre social que d’ordre technique. Les relations qui en résultent «reflètent le point auquel les utilisateurs s’identifient comme contributeurs et participants plus que comme consommateurs.»

La logique du phénomène peut se réduire à deux «principes»: celui de «procrastination» et celui de «confiance dans le voisin». Le premier implique que «la majorité des problèmes seront résolus a posteriori et par d’autres,» et le second que «les autres en questions se consacreront à résoudre des problèmes plus qu’à en créer.» Introduits par des universitaires, souvent hippies, les deux principes ont joué un rôle déterminant dans la première phase de l’internet et ont contribué à son succès. L’un comme l’autre sont mis en danger par certains aspects de son évolution récente.

Soucieux d’éviter toute vision idyllique, Zittrain précise que «les outils génératifs Ne sont pas, en soi meilleurs que les autres. Il est généralement plus facile d’utiliser des outils conçus pour une utilisation spécifique, […] parce que leur utilisation peut se révéler plus sûre et plus efficace.» Le vendeur a plus de contrôle quand nous utilisons des appareils fermés, «en laisse» (tethered). Ceci dit, les dangers ne disparaissent pas pour autant. Ils sont le fait des entreprises agissant pour leur propre compte (comme l’illustre la censure exercée par Apple sur les contenus de iTunes), ainsi que des «interventions prévisibles des régulateurs au cœur des appareils en question,» ce qui, à son tour, modifie «le façons dont les gens s’en servent».

Habitués à nous sentir propriétaires des objets que nous achetons, nous avons du mal à comprendre qu’il n’en va pas ainsi avec les objets «en laisse». Ils demeurent sous le contrôle du vendeur qui «peut les changer à distance, longtemps après qu’ils ont abandonné les étagères des magasins.» L’exemple le plus connu est sans doute l'élimination par Amazon des Kindles de ses clients (sans avis préalable) d’une version électronique du roman 1984 de George Orwell.

Pour convaincu qu’il soit des mérites des technologies «génératrices» Zittrain ne croît pas pour autant qu’elles soient sources de «progrès, si par progrès on entend une augmentation quelconque du bien être social. Ce qu’elles produisent c’est plutôt du changement. D’où il résulte un paradoxe évident: «Ouverture et changements inattendus peuvent nous conduire à des eaux contaminées,» comme celles dans lesquelles abondent le spam et toutes les formes de virus numériques. C’est ainsi qu’il explique comment ce sont précisément les qualités qui ont le plus contribué à faire la force de l’internet qui peuvent aujourd’hui le mettre en danger.

Il est évident, pour Zittrain, que les applications et les appareils contrôlés par les vendeurs ne constituent pas un danger en soi. Le vrai risque se matérialise si leurs effets combinés «représentent un changement total et un éloignement du caractère générateur de l’écosystème informationnel d’aujourd’hui.» Confier dans les vertus qui ont fait la force de l’internet et croire que le système actuel est trop bon pour échouer… serait une erreur. Il faut toujours prendre en compte les fausses offres de sécurité et l’énorme pouvoir que représente la manipulation constante de la peur.

Alors, Zittrain ou Anderson, de quel côté penchez-vous?

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