Le web n'est pas mort, l'internet ne va pas bien/1

Publié le 7 Octobre 2010

airplanepluscarrierpigeon-atlantic-1008.1286440325.jpg S’il est relativement facile de repérer les tendances profondes, la première difficulté, c'est connu, consiste à prévoir quand elles se matérialiseront. Elle s’explique en partie par le fait que toute matérialisation ne se doit pas seulement à l’éclosion du potentiel d’une technologie ou d’un projet. Elle est aussi toujours le résultat d’affrontements qu’il s’agisse de la rivalité entre offres concurrentielles ou de l'opposition entre forces de changement et forces de conservation (pour s’en tenir aux scénarios les plus simples).Deux auteurs dont la renommée semble inversement proportionnelle au sérieux dont ils font preuve nous invitent à réfléchir sur le futur du web et de l’internet précisément sur la base d’affrontements entre modèles technologiques et sociaux.

Rédacteur en chef de la revue Wired, auteur de La Longue Traîne et de Free, Chris Anderson fait partie des gurus tonitruants du web dont il nous annonçait, en septembre 2010, la mort, en toute simplicité: «Le web est mort. Vive l’internet!» . Nous sommes tentés de dire que c’est plutôt sa réputation, son capital intellectuel qui sont en danger. Mais jugeons sur pièces.

Le cœur de son argumentation se trouve tout au début de son article quand il écrit: « Une des évolutions les plus notables du monde digital au cours de ces dernières années, a été le déplacement (shift) du web ouvert vers des plateformes semi fermées qui utilisent l’internet pour transporter [les données] mais pas les navigateurs pour les visualiser. Ce changement a été impulsé fondamentalement par l’importance croissante du modèle iPhone d’informatique mobile, […] un monde chaque jour plus volontiers choisi par les consommateurs, non parce qu’ils refusent l’idée du web mais parce ces plateformes fonctionnent ou s’adaptent souvent mieux à leurs besoins (l’écran vient à eux plus qu’ils ne vont à l’écran). Le fait que les plateformes en question permettent aux entreprises de gagner plus facilement de l’argent ne peut que contribuer à renforcer la tendance.»

Dit plus simplement, les applications - distribuées par iTunes pour l’iPhone ou l’iPad - comme celles d’Android et maintenant de Blackberry et de Nokia - remplacent les navigateurs. Elles sont plus commodes pour les utilisateurs et rendent possible un modèle économique attrayant pour les entreprises. La montée en puissance des applications est une évidence signalée depuis un certain temps déjà par de nombreux analystes. En conclure que le web est mort est aller un peu vite en besogne.

Une des grandes vertus de l'article est qu’il nous invite à prendre conscience des différences fondamentales existant entre l’internet et le web. «Au bout du compte, le web n’est guère qu’une des nombreuses applications du net qui utilisent les protocoles IP et TCP pour déplacer des paquets de données. C’est au niveau de cette architecture - et non à celui des applications spécifiquement construites sur cette base - que réside la révolution.»

Anderson comprend parfaitement ce qui est en jeu: le contrôle du cyberespace, et il nous accuse de contribuer, par commodité, à le livrer aux mains des entreprises intéressées. «Le tarif d’iTunes est une somme modique à payer pour obtenir, tout simplement, ce que nous désirons. Plus Facebook fait partie intégrante de nos vies plus nous nous retrouvons pris dans ses filets.»

Pour donner plus de poids à ses affirmations, Anderson a invité  à en débattre Tim O’Reilly et John Battelle, organisateurs du Web 2.0 Summit qui se tient tous les ans à San Francisco. Partant du fait que Facebook et iTunes constituent de sérieux défis pour le web, O’Reilly réaffirme sa thèse connue  selon laquelle l’essentiel de ce qui fait le web 2.0 réside dans l’abondance des données accessibles en ligne. «L’iPhone et Android l’emportent sur les autres,» écrit-il «parce qu’ils ont plus d’applications. Il est essentiel de concevoir «l’app store» (d’iPhone ou d’Android) comme un exemple de la prolifération des ensembles massifs de données accessibles sur le réseau. Il est facile de se centrer sur les applications utilisées sur le téléphone et d’oublier combien d’applications clés sont les mêmes que celles que nous voyons avec une interface (front end) différente» sur le réseau.

Les provocations d’Anderson ont suscité de vives polémiques. Mathew Ingram, de GigaOm, l’accuse de confondre l’évolution du navigateur et la mort du web. «Le web est en meilleure santé que jamais,» écrit-il, «Si nous n’avions le droit de choisir qu’un seul exemple, l’incroyable croissance de Facebook - où la plupart des gens interagissent grâce au navigateur - devrait suffire pour confirmer cette notion.»

Sur le site de The Atlantic, Alexis Madrigal l’accuse de ne rien comprendre à l’histoire des technologies . Tout le monde sait qu’elles déboulent et s’éloignent chaque fois plus rapidement mais il est idiot de penser que la dernière en vogue annule la précédente. Si les pilotes d’avion ont pu, pendant un temps, avoir recours à des pigeons pour transmettre leurs messages (ce qu’il montre dans la photo d'illustration) nous pouvons bien utiliser le web sur nos portables et les applications sur nos mobiles.

Plus lapidaire encore, Nicolas Carr met en parallèle une couverture de Wired qui, en 2005, affirmait haut et fort «Nous sommes le web» et celle de septembre 2010 pour laquelle «Le web est mort». D’où sa conclusion sans appel: Wired est mort .

Ce qui est grave c’est qu’Anderson essaye de nous faire croire à une nouvelle réalité pour justifier sa conviction que l’iPad est la solution miraculeuse aux problèmes des journaux et des magazines. Cela lui sert, en passant, à justifier sa décision de vendre Wired sous forme d’application. Le problème est qu’emporté par sa tentative il n’hésite pas à nous présenter les données sur lesquelles il fait reposer son argumentation d’une façon moins que rigoureuse.

Le graphique publié dans Wired prétend montrer une chute du trafic sur le web alors que - comme le montre BoingBoing.com sur la base des mêmes données - il ne cesse de croître. Anderson va jusqu’à inclure la croissance de la vidéo comme un argument contre le web alors que la plupart d’entre nous regardons YouTube… sur le web. Pas très clean.

En fait, Anderson prend subrepticement position dans une bataille sociale importante qui oppose à ceux qui veulent préserver les caractéristiques ouvertes et décentralisées du web à ceux qui prétendent la contrôler.

Pour O’Reilly, «le grand défi n’est pas de préserver un web totalement 'ouvert’ […] mais de le conserver suffisamment ouvert pour qu’il génère de nouvelles opportunités. […] Il est trop tôt pour annoncer la mort du web au seul motif que l’écosystème des applications fascine certaines grandes entreprises.»

Bonne opération de marketing donc pour Anderson puisqu'on parle de lui, mais pas très sérieux.

Ça n'est pas le cas du travail de Jonathan Zittrain sur le futur de l'internet sur lequel je reviendrai demain.

[La photo accompagne l'article de Madrigal dans The Atlantic ]

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