Blogalaxie/8 - Versac: Recréer l'économie vertueuse de la conversation

Publié le 21 Août 2008

Par Versac

Trop connu à son propre goût Nicolas Vanbremeersch, alias Versac, n'a guère besoin d'être présenté. L'arrêt de son blog au mois de juillet a contribué à la décision de lancer cette série sur l'état de la blogalaxie et de son rapport avec les médias traditionnels. Il nous explique ici ses raisons de fond et comment il envisage le futur de sa "présence en ligne".

versac.1219298807.jpgFrancis a ouvert la discussion sur ce moment particulier que vivrait la blogalaxie. Je viens ajouter mon grain de sel, en tant que praticien, avec quelques réflexions, ou convictions.

Une de mes clefs d’analyse, c’est que deux mondes se rencontrent actuellement, qui ne se connaissaient pas vraiment, et qui ont des logiques inversées. Celui des media, et de leur économie (de la rareté, du monopole, de la relation individuelle) et celui des media sociaux, avec leur vision plane, en réseau, où aucun monopole d’expression n’existe. Je remarque que ceux qui vivent mal la crise sont souvent ceux qui se retrouvent propulsés, volontairement ou non, dans le monde d’en face.

Par exemple, Jean-Michel Aphatie ouvre un « blog » , mais n’en adopte pas la logique. Il ne dialogue pas avec ses lecteurs, ne prend pas en compte les commentaires, et n’entre pas en conversation avec les blogueurs par ailleurs. Il vit très mal des critiques émises à son égard et se replie dans un mode agressif à l’égard de quiconque le critique. C’est simple : il ne devrait pas bloguer (c'est-à-dire promettre une interaction de plain pied), et rester replié dans sa logique top-down.

Pour mon cas, c’est l’inverse. De blogueur, entrant dans la confrontation de réseau, j’ai été propulsé dans l’économie médiatique, celle des petites phrases, de la starification, sans accepter d’en jouer le jeu. J’ai tenté de rester, sur mon blog, dans l’exercice que je pratiquais depuis toujours : des logiques de conversations, des petites choses glanées ici et là, sans trop de contrôle. Quand mes billets, auxquels j’avais peu de temps à consacrer, ont commencé à être commentés uniquement en fonction de ce statut, j’ai décidé d’arrêter pour prendre l’air, et réfléchir à de nouvelles voies d’expression, en phase avec ce statut.

Il existe de nombreux ponts entre les deux logiques, médiatique d’un côté, sociale de l’autre.

En France, ce sont souvent ces hybrides de médias participatifs. Et à chaque fois, c’est difficile. Tous sont critiqués. Lepost.fr subit actuellement une grève de participants, Rue89 voit sa participation finalement assez réduite, ne voulant pas passer la frontière des contenus générés par les utilisateurs, des plate-formes de blogs sont pollués par des participants peu scrupuleux. Il y a frottement. Il est utile et salutaire.

Par ailleurs, je crois fermement en la longue traîne. Je trouve heureux de pouvoir m’exprimer sur des sujets pointus avec une micro-communauté. Quand je réfléchis un peu, la médiatisation de mon blog, si elle m’a apporté du bien (un accès facilité à des personnes, des réseaux, une reconnaissance…), n’a jamais facilité mon blogging.

Je crois vraiment que le blogging doit rester un truc de petites choses, de communautés relativement homogènes, où l’auteur est présent et s’adresse à un public réduit. Sans quoi, faute de devenir professionnel (et c’est rarement possible), la pollution empêche l’interaction. Je me souviens ainsi du temps béni où mon blog, peu célèbre, mais fortement lié, drainait une population de commentateurs et de discussions passionnantes sur des blogs. C’était le moteur du blogging. C’est la même chose pour tout bon blog juridique, technologique, de cuisine ou sur le sport : aucun n’a vocation à devenir TF1.

Enfin, il y a un phénomène nouveau, aussi. L’argent.

Beaucoup, face aux annonces prophétiques de succès de blogueurs, cherchent à émerger, et publier largement, dans le but de vivre de leur blog. Peu y arrivent (je connais, en France, des dizaines de blogueurs aux Assedic qui espèrent sortir du chômage par cette activité, bon courage), mais énormément essaient, le plus souvent en faisant ce qu’il ne faut pas faire : en singeant, recopiant, nourrissant le bruit avec encore plus de bruit, au lieu de cultiver une voix secondaire. Ce ne sont pas des blogs, au sens de « media personnels de discussion », mais petits media d’agrégation et de commerce, des attrape moteurs. Aucun domaine n’est épargné. Dans le domaine politique, des petits malins sont dans une course à l’audience et à la visibilité dont ils n’ont toujours pas compris qu’elle ne les servirait pas tant que ça. Parce qu’elle est vaine.

Pour ma part, je suis en train de réfléchir à ce que peut être ma présence en ligne. A priori, j’aurais plusieurs applications séparées, qui concernent communautés et logiques. D’un côté, le lifestreaming et la discussion légère (sur Twitter pour l’instant, peut-être demain sur d’autres outils), de l’autre une publication pus concentrée, plus sérieuse, sur un blog construit, et enfin des chroniques et tribunes plus professionnelles sur des media (on et off-line). L’objectif : séparer, ne pas agréger son identité dans un lieu unique, mais établir des endroits de prise de parole dédiés à chaque mode (intime/léger, politique, professionnel...), et distinguer ce qui relève de la sociabilité pure, en ligne (le lifestreaming) de ce qui relève de la publication (le blog), même si les frontières sont un peu floues. Distinguer les deux me semble utile.

Bien sûr, il y aura des points d’agrégation de ces choses. J’ai cependant toujours été très dubitatif à l’égard des projets d’unification de l’identité en ligne : je ne crois pas à l’avatar universel, mais à la richesse des interactions, lieu par lieu. Je ne cherche pas la célébrité, mais des échanges de qualité, ou des aides. Sur mon blog, au début, j’échangeais essentiellement avec des passionnés d’économie et de politique (et de cinéma ou de littérature). Sur Twitter, plus avec des geeks. Fragmenter est une bonne manière d’éviter les unifications qui se révèlent souvent simplistes : la longue traîne peut se vivre à un niveau individuel.

[Photo Laurent Gloaguen©]

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