Contrôler l'internet: l'offensive de l'industrie du disque

Publié le 17 Juin 2003

Contrairement aux idées reçues, notamment chez les technophiles, l'internet peut être contrôlé de façon efficace sinon parfaite. De Cuba à la Chine, les régimes autoritaires y parviennent [Voir article dans Largeur.com]. Leur succès invite à se demander si l'offensive menée par l'industrie du disque pour limiter l'échange de fichiers musicaux ne peut pas réussir.

San Francisco, 16.juin.03

Pour s'imposer, la RIAA (Record Industry Association of America), et son alliée en la matière, l'industrie cinématographique, comptent d'abord sur le Digital Millenium Copyright Act de 1998 qui limite l'usage que les particuliers peuvent faire des œuvres musicales et cinématographiques numérisées. Fortes de leurs rapports avec certains députés et sénateurs dont elles alimentent les coffres généreusement, elles s'efforcent maintenant d'obtenir des dispositions encore plus draconiennes. Et pour faire bonne mesure la RIAA envisage de rendre techniquement impossible la copie d'un CD, même pour usage personnel.

Un peu comme le gouvernement chinois qui traîne "pour l'exemple" devant la justice certains usagers de l'internet dont il critique les pratiques, la RIAA a lancé une série de procès retentissants. Elle a d'abord obtenu la fermeture de Napster, pionnière en matière d'échange de fichiers musicaux sur le net (et elle s'en prend maintenant à ceux qui ont investi dans la société). Le cas des entreprises ayant repris le flambeau (Kazaa, Grokster, Gnutella entre autres) étant plus délicat dans la mesure où elles reposent sur un système totalement décentralisé, elle s'en est prise aux institutions dont les membres font un usage intensif des services en question.

La RIAA a obtenu que plusieurs universités prennent des mesures draconiennes pour contrôler l'usage que leurs étudiants font de l'internet. Elle s'en est même pris directement à quatre étudiants en leur demandant des dommages et intérêts pouvant aller jusqu'à 100 millions de dollars avant de parvenir à un accord à l'amiable qui se chiffre en milliers de dollars (entre 12 et 17 suivant les cas) ce qui reste une fortune pour ceux qui n'ont pas fini leurs études.

Une étudiante de Stanford qui souhaite garder l'anonymat nous a affirmé avoir reçu un avis de l'université l'invitant à cesser de télécharger des morceaux de musique en utilisant le réseau du campus et avoir obtempéré immédiatement "par peur d'avoir des ennuis".

Depuis la fin du mois d'avril, la RIAA a envoyé des millions de messages électroniques aux plus gros utilisateurs de Kazaa ou Grokster. Ils disent à chacun que ce qu'ils font est illégal et montrent que l'associant sait qui ils sont.

Pour puissantes qu'elles soient, les grosses entreprises qui conforment la RIAA n'ont pas de pouvoir d'État, mais rien n'interdit plus de penser qu'elle pourrait parvenir à leurs fins, comme la plupart des régimes autoritaires.

"On peut établir d'impressionnantes comparaisons," nous a déclaré Taylor Boas co-auteur du livre Open Networks Closed Regimes sur le contrôle effectif de l'internet par les régimes autoritaires. Dans les deux cas, "on peut appliquer la distinction entre contrôle parfait et contrôle efficace" ajoute-t-il. "L'industrie du disque n'a pas besoin d'un contrôle parfait. Elles s'en prennent aux universités pour réduire le nombre d'usagers intensifs."

Les économistes ont une métaphore pour cela: le marché, disent-ils, est pour l'essentiel composé de souris et d'éléphants. Il suffit presque toujours de contrôler les activités de ces derniers pour mettre de l'ordre. "Dans la plupart des cas, seuls les gros usagers comptent," nous a expliqué par courriel John Zysman, professeur à l'Université de Californie à Berkeley. "Il est sans doute difficile de contrôler l'usage d'une poignée d'individus déterminés, mais il est possible de façonner le gros des usages."

Paradoxalement, les régimes autoritaires semblent avoir une qualité qui échappe encore à la RIAA: presque tous essayent de tirer parti de la technologie qui leur fait peur pour se renforcer en offrant certains services susceptibles de plaire à la population. L'industrie du disque semble penser qu'elle n'en a pas besoin puisqu'elle continue à privilégier (à de rares exceptions près dont le nouveau iTunes de Apple) les mesures coercitives par rapport aux propositions attractives.

Article sur «Le Net, un outil efficace pour les régimes totalitaires» dans Largeur.com
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